ADRIENNE.
…Battue par un vent glacial, éblouie de la lumiére qui transperce de partout son cerf-volant pétaradant,, elle est nichée dans la minuscule baignoire de bois et toile beige du fuselage, la main droite agrippée au manche à balai de bois verni qui lui grimpe jusque devant les yeux. Sa main gauche n’est plus qu’une crampe, recroquevillée sur la petite manette des gaz métallique qu’elle tire à fond vers l’arriére comme si elle voulait la briser, bloquant le petit moteur à pleine puissance. Elle plane dans la lumiére, une lueur violente qui vient de partout à la fois, ébranlée de grandes embardées que lui balancent les remous aériens tourbillonnant autour des crêtes acérées, des arêtes et des pics de la Cordillére des Andes, le ciel bleu marine au-dessus de la tête, le kaléidoscope des falaises de rocher pur, des champs de neige et des glaciers défilant lentement sous les ailes grinçantes du Caudron G III. Elle vole trop haut. Même les rapaces planent plus bas.
Elle a du sang coagulé plein le nez, et dans la bouche. Ses mains et ses pieds sont brûlants d’un froid glacial, elle est envahie de vertiges qui basculent son regard, elle ne voit que les reflets cuivrés du réservoir, devant elle, au fond de l’habitacle. Adrienne Bolland est perdue au milieu de la Cordillére des Andes.
Ailleurs, c’est le 1er Avril 1921. Poisson d’Avril.
A 4 kilométres d’altitude, le moteur happe désespérement l’air raréfié, et l’aviatrice hagarde ressent jusqu’au fond des tripes que la seule façon de sortir de ce cauchemar lumineux c’est de continuer à guider cet avion estropié hors du labyrinthe de montagnes géantes. Elle ne doit pas s’abandonner, elle ne doit pas cesser de forcer cet avion titubant à suivre sa volonté. Le Caudron n’est qu’un avion-école, un aimable veau doté d’une aérodynamique de grange à foin, tout juste bon à enseigner à de jeunes postulants-pilotes les rudiments du pilotage. Le G III était déjà dépassé en 1918. Mais Adrienne Bolland a un contrat avec Caudron. Elle est pilote de démonstration pour l’avionneur français, qui pense que l’image d’avion facile du G III sera bien propagée par cette jeune femme. Pensez donc, un avion qu’une femme peut piloter! En un an de pilotage, elle a accumulé une quarantaine d’heures de vol, durant lesquelles elle aurait dû se tuer dix fois. Mais voilà, elle n’est pas morte. Et elle a décidé qu’elle allait traverser les Andes, un petit bout de fille mince et nerveuse qui tient ses défis, dans un monde de types hyperthyroïdiens, par la vertu d’un caractére d’acier. Et le Caudron, malgré son apparence de cage à poules, est d’abord un avion de bon sens, un excellent planeur, souple et solide. Quelque part de l’autre côté des murailles noires et de la glace bleue, il y a la plaine côtière verdoyante du Chili, et c’est là qu’elle va.
Mais elle est perdue, dans le désert des hautes altitudes. Elle traverse lourdement le ciel de plusieurs vallées pelées, des cirques de toutes tailles, se bute à des murs de glace et de roc. L’avion est parfois aspiré vers le sol, comme si on l’arrachait de sous son siége, et elle se cramponne à son manche, des deux mains et de toute sa peur et sa volonté. Puis les ailes claquent, vibrent et le Caudron, propulsé vers les hauteurs par une ascendance géante, s’enfonce vers le ciel marine.
L’ennui, c’est qu’elle est perdue. …Alors, aprés des dizaines de minutes de voyage en enfer, elle voit apparaître sous ses ailes un lac en forme d’huître. A ce moment, Adrienne Bolland ne sait plus trop dans quel monde elle évolue. Peu avant son départ, une femme est entrée dans sa chambre d’hôtel. Une brésilienne, qui avait lu la presse. Le vol d’Adrienne y était largement présenté. La femme lui avait laissé quelques médailles porte-bonheur, et un conseil: “…Quand vous serez perdue, là-haut, vous survolerez un lac ressemblant à une huître. Il y aura une vallée s’ouvrant à droite, qui vous paraîtra être la route à suivre. Ne le croyez pas. Au contraire, allez vers la gauche, vers une paroi que vous penserez infranchissable. Par là, vous passerez…”
Une voyante? Adrienne Bolland n’est pas portée à fonder sa vie sur l’immatériel. Au contraire. …Le lac en forme d’huître est pourtant là, dessous. A droite s’ouvre une vallée, qui indique la route logique. A gauche, la paroi infranchissable. Elle ne réfléchit même pas. Elle vire à gauche, crachant le sang. …Elle progresse vers la paroi, secouée par les remous. Elle sait que la montagne n’avale pas le vent, désormais. Elle a beaucoup appris en une heure de cauchemar, et d’abord que le vent qui vient frapper les parois est défléchi vers le haut comme l’eau d’un torrent saute par-dessus les rochers des rapides. Devant elle, la paroi grandit, s’élève…
Le long de la falaise géante, à travers les larmes qui gèlent à moitié, elle devine des esquisses noires qui montent le lond du rocher… Des condors. Ils grimpent comme des ascenseurs, sans battre des ailes, emportés par l’ascendance. Alors elle plonge dans la lame de vent, arc-boutée et tétanisée contre les commandes qui pèsent contre ses muscles, venant au plus prés de la paroi. Il n’y a pas de finesse, dans ce pilotage-là. Juste des tonnes de courage et de volonté, et elle veut aller jusqu’aux condors, jeter le Caudron clair contre cette cascade de rocs et de glace…
Soudain, alors qu’elle distingue les failles et les crevasses du rocher tant elle s’est rapprochée, le Caudron est soulevé, porté, escalade interminablement la muraille en pleine lumiére glaciaire, son moteur pétaradant sevré d’oxygène, mais elle monte, elle monte, jusqu’à ce qu’une bréche s’ouvre, derriére une arête. Elle oblige le G III à virer dans le passage, qu’elle traverse dans un kaléidoscope de visions brouillées et aprés une derniére visite en enfer, une dernière série de turbulences à dévisser les ailes, la montagne la recrache en ciel clair, au-dessus de vallées tranquilles qui vont vers l’ouest, et le Pacifique… Elle n’eut plus qu’à se laisser descendre doucement vers la verdure de Santiago.
Adrienne Bolland sera fêtée comme jamais une femme n’avait été fêtée à Santiago du Chili. Le consul de France à Santiago, pourtant, n’était pas là: il pensait que toute cette affaire d’aviatrice conquérant les Andes était un poisson d’Avril.
…A la Ferté-Alais, dans la collection de Jean Salis, trône un Caudron G III tout neuf, une réplique parfaite. Par temps calme, on peut faire voler ce grand biplan. On en redescend épuisé et intimidé, pas certain d’avoir vraiment maîtrisé le probléme. Pourtant, on n’a rien fait d’autre qu’un petit tour de piste tranquille, avec des virages plats, des lignes droites prudentes, en parfait explorateur de l’espace-temps technique.
Et alors, ayant ainsi acquis les moyens d’une vraie comparaison, on ne comprend vraiment pas comment la petite Adrienne a pu passer la Cordillére là-dedans.
Bernard Chabbert