Lunar Memories
Au printemps de 1972, trois employés fédéraux de la NASA se préparaient à partir pour un voyage monumental. Apollo 16 devait être le cinquième vol lunaire à se poser sur le satellite naturel de la Terre, et l’amputation violente des crédits de l’agence spatiale récemment décidée par le Congrès faisait de cette mission l’avant-dernière du programme Apollo.
Certes, un vol lunaire coûtait cher. Mais aprés les années soixante et l’heure du rêve s’installait (pour durer) celle du réalisme économico-politique: d’une part l’administration Nixon n’était pas fanatique de cette aventure décidée par feu John Kennedy, d’autre part la guerre du Vietnam engloutissait des fortunes et du coup s’avérait bien plus rentable pour l’industrie de l’armement que ces voyages romantiques. Après tout, en frais directs, un vol Apollo ne coûtait aux contribuables américains que l’équivalent de deux journées de guerre en Asie du Sud-Est. Enfin il est vrai qu’ayant réussi le voyage à pusieurs reprises, battu les soviétiques à plate couture dans la course à l’espace, et aussi frôlé la catastrophe avec Apollo 13, la majorité des politiciens américains de l’époque ne voyait pas l’interêt de prolonger Apollo plus longtemps.
J’étais alors un trés jeune journaliste des rédactions d’Europe 1 et d’Aviasport, mais déjà un mini-vétéran des couvertures des vols lunaires à Houston, avec trois missions dans ma besace.
En ce printemps 72, la désaffection médiatique envers Apollo était presque totale. Nous n’étions qu’une grosse poignée d’accrédités, moins d’une trentaine au total, à avoir fait le voyage. Et encore la plupart étaient-ils des correspondants régionaux, voire locaux. Mais nous étions ravis, puisque cette rareté de l’espèce journalistique nous permettait d’être parfaitement intégrés au Manned Spaceflight Center. C’était l’époque bénie où un reporter un peu aviateur pouvait se faire inviter au pilotage du module lunaire, sur les sites des vols en cours, à bord du seul simulateur d’alunissage en service, rien que ça…
Apollo 16 allait être menée par John Young, avec Charlie Duke en copilote pour la partie lunaire, Ken Mattingly, débarqué d’Apollo 13 pour cause de varicelle de son fils, restant seul dans le module de commande pendant les trois journées et demie d’exploration de la Lune, dans la région volcanique et accidentée du cratère Descartes. John Young était un personnage déjà légendaire, et son style comptait pour beaucoup dans son image. Il avait quelque chose de James Dean dans son allure, souvent mal rasé, la mèche de travers, il fumait comme un sapeur et un vieux pardessus déboutonné lui battait les chevilles lorsqu’il se propulsait à grandes enjambées à travers le campus du Centre. Mais ce laisser-aller de façade était soigneusement contrôlé et maîtrisé, et conférait au personnage un dynamisme un peu mystérieux bien différent du côté excessivement rigoureux, genre major de promo exacerbé, de la plupart de ses collègues. On pouvait trouver Young au bar du beer joint d’en face aprés 19 heures, bien entouré mais toujours disponible pour ceux qui n’avaient pas l’intention de l’emmerder avec des questions de groupie d’astronaute. Young était un professionnel faisant son travail, et entendait mener sa vie selon les critères mêmes qu’il employait pour diriger sa mission.
Sa mission car, sur Apollo, les commandants étaient de véritables maîtres à bord, construisant leurs décisions avec l’aide et les conseils des seuls directeurs de vol. Lorsqu’il s’agissait de contingences opérationnelles, le reste de la hiérarchie, y compris l’administrateur général de la NASA, devaient accepter cette situation. Et tous l’acceptaient, car on vivait alors dans un monde et un système qui pratiquaient la confiance née du respect des compétences.
Young s’envola vers la Lune à la façon d’un capitaine corsaire mettant les voiles. Avec ses deux équipiers et la Salle de Contrôle ils maîtrisèrent deux ou trois problèmes importants durant le voyage aller, puis Young et Duke décrochèrent Orion, le module lunaire, et descendirent vers la surface.
Les six alunissages d’Apollo furent totalement manuels, pilotés par leurs commandants. De tous, celui de Young fut, et de loin, le plus beau. Mal rasé mais l’oeil brillant, le pilote d’essais de la Marine amena son insecte extraterrestre à vitesse et vario zéro à trois mètres d’altitude au-dessus d’un point de touché parfait, bien plat. Puis, ayant économisé le carburant –compté en secondes– en adoptant une descente de bobsleigh depuis l’orbite, il s’offrit trois secondes de stationnaire impeccable, comme lorsqu’on passe par cet instant magique quand tout semble suspendu juste avant un kiss parfait, avant de laisser le Lem venir au contact.
Ils firent trois sorties à bord de leur buggy électrique, visitèrent quelques-uns des plus beaux paysages d’Apollo comme la crête du cratère Shorty, profond de 80 mètres avec des parois à 45 degrés, ou un champ de rochers grands comme des immeubles de six étages, ramenant de quoi affirmer que la Lune avait connu un passé volcanique des plus animés, écrivant ainsi l’histoire du monde d’il y a quatre milliards et demi d’années.
C’était il y a trente ans.
Quelques jours aprés, pendant que Young, Duke et Mattingly revenaient de la Lune, j’avais profité d’un peu de liberté pour débuter un entraînement hydro sur Buccaneer depuis le lac voisin de la NASA, le Clear Lake. Un jour vers midi, on remonte au moteur sur le slip de béton train sorti. Trois types nous attendent, Ray-Bans, chemisettes et bras croisés. Le moteur coupé, on cale l’hydro devant le comptoir décoré de vieux filets de pêche d’un troquet de plein air qui sert du poisson et des crabes frits, les types s’approchent. L’un d’eux, dont le visage me dit quelque chose, aperçoit mon badge NASA-Press, et se présente: Ron Evans, astronaute. Dans cinq mois, il partira à son tour vers la Lune, sur la mission 17. En attendant, avec ses potes ingénieurs au Centre, ayant aperçu le Lake enfilant ses tours de piste, ils se sont dits que ça leur changerait les idées de venir curioser.
On échangea deux tours de Lake contre une ventrée de fish and chips, sous le soleil déjà tiède du printemps texan, et le soir on but une bière à la santé d’Apollo 16 qui croisait loin dans le ciel profond, au milieu des étoiles.
Le monde était simple, alors.